De l’ardeur, Justine Augier

Deuxième essai de la pré-sélection du mois de Novembre pour le Prix Elle, il surpasse pour moi de très loin son adversaire Une partie rouge. Il s’agit de l’histoire de l’avocate et militante des droits de l’homme syrienne Razan Zaitouneh qui est portée disparue depuis décembre 2013.

de l'ardeur

Lire des portraits de femmes singulières m’a toujours beaucoup plu et celui là ne déroge pas à la règle. Je trouve ces témoignages formidablement inspirants et je me demande toujours d’où vient une telle force de caractère et un tel courage. J’en profite pour mentionner Moi, Malala qui est d’ailleurs un de mes livres préférés toutes catégories confondues pour l’espoir et l’envie que le monde change qu’il insuffle – car même si les combats, les âges et les moyens sont différents, De l’ardeur m’a souvent renvoyé à la lecture de Moi, Malala, par la colère, l’horreur et le sentiment d’injustice qu’il a fait naitre en moi.

J’ai cependant eu du mal à garder le cap et ai d’ailleurs mis plus d’une semaine à terminer ce livre extrêmement dur à lire de part la cruauté qui s’en dégage mais aussi le désespoir et le sentiment d’être abandonné de tous qui transparait et qu’ont du connaître tellement de Syriens pensant que l’Occident viendrait les aider (notamment après l’attaque au gaz sarin ayant fait des centaines de civils morts) quand l’Occident évoque avec bien peu d’états d’âmes la solution de conforter Bachar al-Assad au pouvoir pour combattre l’Etat islamique. Je pense à ce titre que lire un tel livre est nécessaire, ne serait-ce que pour re-contextualiser la montée en puissance de l’Etat Islamique. L’auteure aborde justement les textes largement diffusés par les médias français et les réseaux sociaux au lendemain des attentats du 13 Novembre 2015 qui expliquaient ces attaques par le souhait de viser une vie « à la Française » faite de sorties, apéros et compagnie ; manœuvre réconfortante pour ne pas avoir à regarder la vérité en face et se questionner à propos des liens qui unissent la France à la Libye, au Mali ou encore en Irak.

J’avais déjà lu quelques articles sur le sujet et sur la politique de Bachar Al-Assad mais ce témoignage m’a également ouvert les yeux sur certains aspects de l’opposition, comme notamment les conflits qui règnent entre les opposants au régime, la façon de se préparer à être arrêté ou encore la hiérarchie des meilleures façons de mourir, sujet de discussion traité avec humour, prisé des opposants. Je ressors de cette lecture ébranlée mais grandie, avec de meilleures armes pour disséquer et comprendre le conflit Syrien et prendre du recul sur les images que l’on reçoit des médias.

En un mot, nécessaire.

Je laisse ici quelques passages qui m’ont marquée.

Jusqu’à ce que des hommes en noir se mettent à égorger dans le désert des hommes blancs portant des combinaisons oranges et que cela, de façon quasi instantanée, efface des milliers d’autres crimes, disculpe, rebatte les cartes comme si la partie commençait pour de bon ; compteurs à zéro, l’horreur commence là, quand son surgissement s’inscrit en fait dans un long entrelacs, dans un rhizome foisonnant. Les hommes en noir ont effacé la violence qui les a nourris, recouvert une multitude de crimes des leurs, commis au grand jour, en surface, laissant place à la sidération qui détache le geste, l’isole, l’extrait de sa matrice – que l’on songe à ces mises en scène et à la façon dont les bourreaux se trouvent avec leurs victimes au milieu de nulle part, quand tout n’est que ramifications. La sidération plonge le reste dans l’oubli, ne conduit qu’à rien d’autre qu’à sa propre existence et nous égare.

A propos de la décision de l’auteure d’écrire sur Razan : Il (un activiste) m’a dit que quoique j’écrive, cela ne lui plairait pas, que mon projet était voué à l’échec. Que je n’y arriverai pas car je venais d’un monde que Razan venait d’un autre, qu’après tout son histoire ne me concernait pas. Qu’aujourd’hui encore il fallait donc que ce soit une occidentale qui vienne raconter cette histoire syrienne, qui vienne raconter leur histoire. Une autre fois, un ami de Razan que j’interrogeai m’a dit qu’il pensait que c’était une bonne chose que je ne sois jamais allée en Syrie. C’est très bien, il ne faut pas trop localiser Razan, mettre le doigt sur son universalité.

Se tenir prête (à être arrêtée) c’est d’abord se familiariser avec ce qu’implique la détention, avec les techniques de torture, pour réduire la part d’inconnu qui fait monter la peur. Ce qui en sont revenus confirment l’utilité d’un tel travail de préparation physique et mentale. Ils s’y sont adonnés, le soir s’endormant, la journée en écoutant les témoignages des anciens détenus, se sont imaginé les actes de violence avec précision pour les délester de leur pouvoir d’intimidation.

Razan reçoit l’offre d’un assistant du représentant spécial des Nations unies en Syrie. Il voudrait qu’elle participe à une conférence et lui offre de la faire sortir de Douma et même, si elle le souhaite, de l’y ramener une fois que la conférence sera terminée. Elle lui répond avec sa morgue habituelle que s’il a les moyens de faire entrer une femme à Douma, il serait plus utile qu’il fasse entrer son poids en farine.


En résumé :

  • Les points forts : l’humilité de l’auteure, ses impressions, et bien sûr le travail qu’elle a abattu pour nous faire découvrir Razan et son combat
  • Les points faibles : quelques longueurs et parfois un manque de repères historiques
  • Ma note : 8,5/10
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